« Villes durables » en Afrique : vivement des projets structurants !


Nous connaissions tous les chiffres alarmants qui indiquent que 55 % de la population mondiale vit dans les villes et, qu’en 2050, selon les prévisions d’organismes onusiens, que certains démographes contestent vigoureusement, ce chiffre sera de 70 %. Parallèlement, rappelons-nous que ce sont aussi les villes qui réalisent 65 à 70 % des émissions mondiales de CO2.
L’étude de la ville, une simple mode ?

Depuis une dizaine d’années, la question des villes est au cœur de nombreuses études. On recense chaque année au moins une centaine de conférences et colloques à travers le monde qui traitent de ce sujet. Cela correspond-il à une véritable volonté des politiques et institutions de prendre en charge les questions de fond qui sont posées ou seulement à une démarche de marketing, voire de communication des différentes parties prenantes que sont les États, les collectivités territoriales et villes, les institutions et bailleurs de fonds internationaux, et de plus en plus les entreprises ? Remarquons à ce titre l’intérêt grandissant des mouvements patronaux occidentaux, asiatiques et un peu plus timidement d’Afrique, qui érigent des comités ou Task Forces« villes durables ».

Des objectifs identifiés qui sont de vrais défis

Le but des « communautés d’affaires » est d’instaurer un dialogue avec les États et les collectivités territoriales pour décrocher des marchés, proposer des projets que les institutions étatiques et territoriales n’auraient pas prévus ou pensés. Il faut dire que les pays industrialisés doivent faire face aux défis colossaux que sont la conversion aux énergies propres, la dépollution, le transport et la mobilité, la décongestion routière, etc. Dans les pays dits émergents et dans ceux dits en développement, de nombreux défis restent à relever, tels que les infrastructures, les télécommunications, la construction et l’habitat, l’énergie, la gestion de l’eau et l’assainissement, l’alimentation, la qualité de l’air, l’hygiène et la santé, la gestion des déchets, etc.

Des marchés à conquérir

Au-delà de ces défis, il y a des enjeux de marchés. Pour le secteur privé, ils représentent une manne de plus de 3 700 milliards de dollars si l’on en croit de nombreuses études sur le sujet, opérées par des cabinets d’études de marché et de stratégie. Il en est ainsi notamment du rapport Valuing the SDG Prize in Cities. Le leitmotiv est de proposer des services, équipements, produits durables et non polluants en cohérence avec la transition écologique et environnementale. Mais où mettre le curseur afin que les modèles économiques des projets « villes durables » prennent en compte avant tout l’inclusion sociale et le capital humain, notamment dans les zones péri-urbaines des pays où des couches de populations vivent dans l’extrême pauvreté ? Comment éviter que des grands projets de « villes durables » soient des usines à gaz de montages financiers et de « bureau-technocratie » ?

Il y a lieu de tenir compte du fait que différentes coalitions d’acteurs socio-économiques de taille modeste peuvent participer à ces projets et être force de propositions de solutions innovantes, aux côtés ou en partenariat avec de grands groupes et de grandes institutions publiques. La prise en compte de cette réalité pourrait permettre d’éviter encore une fois que dans les projets de villes durables, l’élitisme ne prime sur la cohésion sociale. La durabilité n’est-elle pas concomitante à l’inclusivité ou vice-versa ? Point n’est besoin de faire de la philosophie et ou des conjectures oiseuses. Les projets de villes durables, au-delà des meilleurs modèles socio-économiques viables à adopter, questionnent aussi l’efficacité des systèmes démocratiques et de représentativité d’un État, d’une collectivité territoriale, d’une ville justement aussi. De quoi réfléchir à la manière d’y prendre en compte la notion de démocratie participative.

Établir des critères précis pour parler de la même ville durable

Quoi qu’il en soit, il y a lieu de s’interroger sur les éléments de mesure quant à ce qui fait qu’une ville est « durable ». En effet, selon certaines ONG de développement, beaucoup de dirigeants au sein des appareils d’État et des villes se vanteraient de mettre en place des politiques de « villes durables ». Celles-ci, en réalité, ne le seraient pas ou n’auraient que de maigres effets de développement durable sur le moyen et le long terme. Que penser de cela ? Ces jugements ne sont-ils pas sévères ?

Là encore, ne créons pas la sempiternelle dichotomie entre les visions des décideurs politiques et économiques et celles des acteurs sociaux dits « de terrain ». Travaillons plutôt sur des points de convergence. Le cabinet d’ingénierie Arcadis a, par exemple, réalisé un rapport sur le classement mondial des 100 villes durables, « Sustainable Cities Index », de 2018. Sans vouloir entrer dans le détail des critères et des méthodes de « scoring », nous notons que des éléments comme le niveau de pollution atmosphérique, la congestion urbaine, le coût de la vie, la gestion des déchets, les modèles urbains, l’attractivité économique sont pris en compte dans les « scoring ». Les premières villes sont Londres, Stockholm, Edimbourg, Singapour, Vienne, Parisarrivant à la 15eplace. Mais un autre classement, celui de l’« Index Cities in Motion » de l’IESE (Institut d’études supérieures de commerce), donne le résultat suivant : Londres, New York, Amsterdam, Paris, Reykjavik. Que de questionnements quant aux degrés d’objectivité ou de subjectivité de ces classements ! Remarquons qu’aucune ville africaine n’est bien notée… Johannesburg, Capetown et Le Caire arrivent entre les 90eet 100eplaces.

Tendre l’oreille à l’approche d’agro-économistes africains

Le paradigme actuel est celui des « SmartGrid and Sustanaible Cities ». La ville connectée, intelligente, durable et résiliente à la fois. L’essor et l’utilisation de l’intelligence artificielle sont pris en compte, car cette technologie prédit beaucoup plus à l’avance les niveaux et la qualité de la production industrielle et agricole à adopter pour préserver l’environnement et la qualité de l’air. La transition écologique et numérique à la fois est donc le challenge des villes. À ce niveau, il convient de prendre en compte des propositions de certains agro-économistes africains, comme Moussa Seck, de créer en Afrique des villes agricoles ou semi-agricoles, notamment dans les zones péri-urbaines afin d’inscrire dans le temps et la durabilité l’emploi des jeunes, la mécanisation, la logistique, entre les grands centres urbains et les lieux de vie à moindre densité comme les villages. Cela pourrait être un apport salvateur dans un contexte africain qui pâtit d’une coordination faible et insuffisante des plans d’aménagement urbain.

Pour en comprendre l’urgence, il faut intégrer cet élément révélé par les études : si la trajectoire actuelle est maintenue, les quartiers précaires vont doubler d’ici à 2030. De quoi craindre une augmentation de l’insécurité dans tous les sens du terme : physique mais aussi économique. Ce qui ne manquera pas d’impacter le politique dont on sait qu’il doit se repenser dans un contexte en mutation permanente. On voit ainsi combien il est urgent de sortir et de dépasser l’étape actuelle d’une certaine palabre pour passer à l’action de manière concrète et efficiente. Les défis, les opportunités, les projets à foison méritent d’être véritablement inscrits dans des logiques d’investissements rentables et socialement responsables. La tâche est de taille, mais l’enjeu en vaut la chandelle.

Source : Le point Afrique

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